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TitleSaigon 1974. Une vie sociale qui se désagrège
AuthorRoland-Pierre Paringaux
Date1974-01
Text

Saigon, 1974
Une vie sociale qui se désagrège
 
par Roland-Pierre Paringaux
 
Saigon ravale sa façade. Les autorités redonnent au centre commercial et aux quartiers privilégiés une apparence de propreté et de vertu que l’on aurait pu croire perdues, passées avec toute une génération dans le broyeur de la guerre. Les vieux Saigonnais se souviennent avec nostalgie que leur ville était parée, jadis, du titre de « perle de l’Orient ». C’était il y a bien longtemps, avant la multiplication des bars et des patrouilles de « military police », avant les stridences des juke-boxes et la foire aux filles. Ce n’est pas eux qui blâmeront le préfet d’avoir déclenché la chasse aux prostituées et aux mendiants et de faire nettoyer par sa police les trottoirs de la rue Tu-Do, ex-Catinat.
 
Entourée par la guerre, enfoncée jusqu’au cou dans la crise économique, Saigon rêve. Dans les cafés du centre, les ventilateurs brassent l’air de la saison sèche sur des salles aux trois quarts vides.
 
Plus d’uniformes de soldats alliés sur lesquels s’abattaient des vols de marchands, de mendiants, d’éclopés et de filles pépiantes. Dehors, vaincus par l’attente passive et par la chaleur, les chauffeurs des increvables taxis 4 CV Renault et leurs collègues cyclo-pousse jouent aux cartes sur les trottoirs et s’assoupissent à l’ombre. Dans les magasins de confection, dans les épiceries, les boutiques, les hôtels, les restaurants, les affaires vont mal. C’est que la façade est trompeuse. « Dans ce pays aux richesses encore inexploitées, affirme un économiste sud-vietnamien, la réalité d’aujourd’hui c’est encore la guerre, un sous-développement industriel, une sous-exploitation agricole et un manque de capitaux. Nous pouvons tenir encore des années, mais sans un apport massif de devises nous ne pouvons pas nous développer industriellement ni améliorer le sort de la population. »
 
Tout concourt, en effet, à paralyser les tentatives de développement. Les combats n’ont pas cessé et le F.N.L. intensifie sa guerre économique contre les zones de Saigon : « Le Vietcong est une sangsue accrochée au flanc de notre économie », affirme le président Thieu.

L’Amérique a réduit son aide et les investisseurs étrangers hésitent. La piastre a été dévaluée neuf fois depuis janvier 1973, le gouvernement maintient sur pied de guerre plus d’un million d’hommes qui dévorent le budget. La corruption reste endémique.
 
En moins de six mois, de juin à octobre, le coût de la vie a augmenté de 40 % Les prix ont doublé, parfois triplé. Depuis janvier, l’essence a fait un bond de 300 %, augmentation qui s’est répercutée sur les marchandises transportées par route et par voie fluviale. De plus, une quantité importante de ces marchandises se perd en route, vers les entrepôts des grossistes chinois ou vers les zones du F.N.L.
 
Chômage, vols, drogue
Les bases américaines ont disparu. Certaines sont occupées, comme un habit trop grand, par l’armée sud-vietnamienne. D’autres ont été « nettoyées » jusqu’aux fondations, comme un champ de blé après un vol de criquets. Ces bases, dans tout le pays, employaient au moins cent mille Vietnamiens : manœuvres, chauffeurs, femmes de ménage, cuisiniers, etc. Ceux-là sont au chômage. Ils ne regrettent pas sentimentalement le grand « allié » d’hier. Ils regrettent l’employeur et les dollars perdus. Outre les diverses aides militaires et économiques au gouvernement de Saigon, l’armée américaine dépensait sur place 400 millions de dollars en 1970 et encore la moitié en 1972. C’était une manne dont beaucoup ont profité pendant des années. Mais ils ont aussi acquis une mentalité et des habitudes économiques qui ne cadrent plus avec la réalité.
 
Les plus touchés par la crise sont les « petits ». Ecrasés, contrôlés et rationnés, ils subissent l’escalade du coût de la vie sans autre remède que de se serrer la ceinture. Les menus trafics qui amélioraient l’ordinaire du temps des Américains se sont faits rares. Les vols augmentent. Un nombre croissant de jeunes étudiants et de militaires ont pris l’habitude de la drogue : ils seraient plus de cent trente mille dans tout le pays. Le gouvernement s’inquiète et parle d’un nouveau fléau social, mais ses moyens d’action sont limités et deux tonnes de drogue entrent chaque mois au Vietnam du Sud pour le plus grand profit des réseaux de distribution. Théoriquement, les trafiquants sont passibles de la peine de mort. Pratiquement, ils semblent avoir les moyens et les appuis nécessaires pour ne pas être inquiétés.
 
L’humeur générale était maussade depuis des mois. Elle tourne à l’aigreur et à l’agressivité. Boutiquiers, changeurs d’argent, taxis, cyclos, mendiants et filles de bar ont regardé pendant des années les civils étrangers aller et venir dans la ville avec une totale indifférence du fait de l’abondance de G.I. Aujourd’hui, ils s’accrochent à l’étranger, le harcèlent, ont des mimiques furieuses devant les refus. « Je suis battu chaque fois que je rentre sans argent à la maison », dit un petit mendiant. Les marchandes de soupes et de sucreries n’ont plus assez de bénéfices pour garder leur mètre carré de trottoir : la police les chasse. Les consommateurs ont réduit au minimum le grignotage incessant des amuse-gueule et des soupes dont ils sont si friands. Ils n’emmènent plus les gosses chez le glacier, ont remisé la Honda familiale sous l’escalier, abandonné les promenades dominicales autour de Saigon et les visites à la famille. Ces menus plaisirs pris chaque jour sur un avenir incertain deviennent inaccessibles.
 
Les tracasseries administratives et policières n’ont été ni prévues ni altérées par l’accord de Paris. Il faut toujours que les gens attendent des heures et des jours, ballottés d’un bureau à un autre par des ordres contraires, pour obtenir le moindre papier officiel, un timbre, une légalisation. Celui qui n’a pas les moyens de jalonner de quelques billets son parcours dans les labyrinthes administratifs se perd dans les sables mouvants. Le « chef est rarement là, souvent en conférence » ; de toute façon, « il ne signe qu’entre 17 heures et 17 h. 30, sauf le samedi et le dimanche ». « Je ne sais pas... », « ce n’est pas moi qui... », « demain sans doute... », « revenez ! ». Le « maňana » espagnol est ici érigé en institution par quelques dizaines de milliers de fonctionnaires civils et militaires.
 
A la télévision, le directeur des impôts affirme : « En quatre heures, tout est réglé pour n’importe quel citoyen. » Cas émouvant, et sans doute limite, une marchande rencontrée dans un couloir de la perception en est à sa septième visite... pour payer ! Malins, beaucoup profitent de la pagaille pour trouver la combine qui épargne à la fois le temps et l’argent.
 
Les pauvres englués à la misère de leurs quartiers
Cette année des entreprises ont fermé leurs ateliers et licencié du personnel. Le chômage augmente et on estime que les deux tiers de la population de Saigon – soit plus d’un million et demi de personnes – vivent sur des salaires inférieurs à 15 000 piastres (110 F) par mois. Salaires qui, du fait des dévaluations, perdent de 25 à 30 % de leur valeur chaque année. Sans doute y a-t-il plusieurs salaires dans une famille moyenne (cinq à six personnes), mais joindre les deux bouts paraît relever du miracle. Une famille achète chaque mois 100 kilos de riz qui valent aujourd’hui 15 000 piastres, soit l’équivalent d’un salaire moyen. Que le prix du riz ait quintuplé en deux ans n’empêche pas de plus fortunés de l’accommoder de viandes et de poissons chers. Ou de lui préférer des repas « à la française », arrosés de vin.
 
Les gens aisés constituent un noyau important à Saigon, la clientèle des bons magasins, des produits importés, des restaurants et des cinémas chers. Ils possèdent villa, voitures, domestiques et passent les week-ends en famille sur les plages du cap Saint-Jacques. Hauts fonctionnaires, officiers supérieurs, industriels vietnamiens ou commerçants et banquiers chinois, hommes d’affaires et diplomates occidentaux, ils sont deux à trois cent mille à mener une vie sans privations. Si les riches ne souffrent pas trop des mesures d’austérité que le gouvernement s’efforce de promouvoir, il est évident qu’elles accroissent les difficultés des autres, ceux qui sont pauvres, parfois jusqu’à la trame.
 
A Saigon et dans les grands centres, ces pauvres sont surtout des gens des campagnes, des « nha que » venus grossir la ville au fil des exodes de la guerre plutôt que de se réfugier dans les camps. Ils ont tout perdu, d’un côté ou de l’autre, et ne peuvent ni repartir, ni s’enrichir. Ils restent englués à la misère de leurs quartiers, comme c’est le cas à Hoang-Dao, près de la grande base aérienne de Tan-Son-Nhut, à Saigon. Le quartier dans son ensemble a vécu depuis des années comme un parasite de la base, et de ses dizaines de milliers de G.I.
 
Un écrivain sociologue, M. Vu Anh, explique ce qu’a été l’évolution de son quartier. « Hoang Dao » est aujourd’hui célèbre pour ses voyous, ses déserteurs, ses prostituées et sa misère physique et morale. En 1959, c’était un quartier de villas et de jardins où vivaient des familles de fonctionnaires et d’employés. Des gens modestes. En 1964 et 1965, lors des bombardements aériens et de l’arrivée en masse des Américains, le quartier a commencé à grossir de réfugiés des campagnes, à se concentrer anarchiquement et à se corrompre. Cela n’a jamais cessé.
 
« L’arrivée des Américains a déchaîné beaucoup de passions chez les honnêtes gens et attiré les voyous, les filles et les profiteurs. » M. Anh cite l’exemple, entre autres, d’une famille de voisins. En 1965 c’est une famille vietnamienne comme tant d’autres. Le père travaille dans un garage, la mère a une boutique d’étoffes au marché. Ils sont travailleurs et honnêtes et ont trois garçons et trois filles « bien élevés ». Peu après l’arrivée des Américains, la fille cadette se prostitue. Elle entraîne bientôt ses deux sœurs aînées, toutes deux mariées. Elles louent un appartement pour « recevoir » les G.I., achètent des exemptions de service militaire pour leurs maris et pour leurs frères. Pendant que la famille et les amis jouent aux cartes et au « mahjong », elles « travaillent ». Cela durera jusqu’en 1972.
 
Aujourd’hui cette famille est sur le pavé, sans rien, sans protections. Une des sœurs est en prison pour trafic de drogue, la cadette s’est recasée avec un vieux commerçant un peu aisé.

« Sans l’argent américain, dit M. Anh, c’est encore pire. Quelques-uns poursuivent leurs petits trafics, leurs larcins. Mais, pour la plupart, c’est terrible ; ils ont pris des habitudes et ont des besoins impossibles à satisfaire désormais. Il n’y a pas d’emplois ou, s’il y en a, ils refusent de travailler pour 250 piastres par jour (2 F) comme manœuvres. »

« Les familles, conclut-il, sont éclatées. Jusqu’au départ des Américains, on pouvait camoufler la dégradation avec les dollars. Maintenant le seul moyen de ressouder les familles, de retrouver la morale confucéenne et de se refaire une dignité est conditionné par une existence décente et un revenu minimum. Mais ce que l’on constate dans ce quartier, c’est une poursuite de la décomposition. »
 
Une course contre la montre
D’autre part, hors des villes, près d’un million de réfugiés de guerre continuent à mener une vie provisoire dans des camps de fortune. Le gouvernement Thieu promet de donner la priorité à l’amélioration de leur sort, mais, faute de crédits, il se paie surtout de mots. Et les réfugiés restent dans les camps à Danang, à Pleiku, à Qui-Nhon, autour de Saigon. Bouche ouverte et mains tendues, ils attendent les subsides publics sous la protection de l’armée gouvernementale. « S’ils avaient le choix et si les combats cessaient, certains regagneraient leurs villages en zones du F.N.L. », remarque un fonctionnaire dans l’un de ces camps. Et il ajoute : « Au point où ils en sont, ils n’ont plus grand-chose à perdre. »
 
Parmi ces réfugiés, qui en sont parfois à leur troisième ou quatrième exode depuis 1954, l’avenir est particulièrement sombre pour plusieurs dizaines de milliers de « montagnards ». Peau de cuivre, cheveux noirs, vêtus de pagnes et leur nouveau-né accroché dans le dos, les montagnards – que les Vietnamiens appellent « moî » (sauvages) – représentent une minorité ethnique d’un million de personnes, divisée en grandes tribus. Ils ont été arrachés aux montagnes et à leur système de vie archaïque par la guerre d’abord, et par les déplacements forcés ensuite. Jusqu’en 1971, ces opérations avaient permis de les garder sous le contrôle de la « pacification » et, du même coup, de dépeupler des régions frontalières du Cambodge et du Bas-Laos pour en faire des « zones de tirs libres » contre les infiltrations communistes. Ces régions sont aujourd’hui contrôlées par le G.R.P.
 
Loin de leurs forêts giboyeuses, de leurs huttes sur pilotis, des jarres d’alcool de riz et des gongs sacrés – les tambours de bronze, – ces tribus dépérissent. Les montagnards n’arrivent pas à s’adapter au monde des vallées, dominé par les Vietnamiens depuis la néo-colonisation des Hauts-Plateaux sous le régime Diem. « Leur situation, écrit l’ethnologue américain Jerry Hicky, est comparable à celle des Indiens d’Amérique du Nord dégénérant dans des réserves, en marge du progrès. » Ceux qui exploitent leur crédulité, leur misère et leur penchant pour la boisson, prospèrent aux alentours des camps.
 
Les missionnaires catholiques qui vivaient dans les villages des montagnes se sont réfugiés avec eux sous les grandes tentes et dans les baraques communes.

Ils essaient de garder la cohésion de leurs paroisses et d’aménager la vie au mieux, coincés entre les impératifs de l’administration et le manque de moyens matériels.
 
L’absurde parfois s’ajoute au tragique. Par exemple, au début de 1973, dans le camp « Mari-Lou », à Kontum. Quelques centaines de grandes tentes en toile kaki dressées pour vingt mille montagnards sur un plateau couronné de montagnes. Un soleil torride le jour, des nuits glaciales. Dans une tente, des employés vietnamiens du cadastre distribuent des parcelles de terres aux réfugiés. A gauche, des femmes font la queue pour charger sur leur dos des sacs de 50 kilos de riz donnés par l’aide américaine. A droite, une autre file attend devant une tente-confessionnal où officie un missionnaire catholique. Tout autour, des groupes d’enfants nus, jouant dans la poussière.
 
Les fonctionnaires du cadastre sont, comme les montagnards, des réfugiés de la région de Dakto, à 50 kilomètres au nord de Kontum. Ils sont fiers d’appliquer cette mesure égalitaire du gouvernement : le partage des terres. Certes. Mais les hectares qu’ils distribuent dans la pénombre aux femmes et aux vieillards désorientés se trouvent depuis un an dans une région totalement contrôlée par le F.N.L. « Au moins, remarque ironiquement un employé, les militaires et les fonctionnaires qui s’étaient arrangés pour s’approprier les terres des montagnards en prévision de la paix en seront pour leurs frais. » Les réfugiés aussi, sauf en cas de reconquête de Dakto. Mais, là-bas, les cadres du Front national de libération s’efforcent d’organiser l’arrière-région près des trois frontières (Vietnam du Sud, Cambodge et Laos), conquise par les armes au printemps 1972, et d’y faire participer les montagnards restés sur place, ainsi que les quelques milliers d’autres revenus des forêts du Bas-Laos et de l’Est cambodgien où ils avaient cherché refuge depuis des années. « Et ceux qui viennent du Vietnam du Nord », ajoute-t-on à Saigon, où le gouvernement Thieu dénonce depuis des mois la « colonisation » des zones peu peuplées du G.R.P. par les Nord-Vietnamiens.
 
Colonisation, pacification, contrôle. Des mots qui ne sont pas nouveaux... Le gouvernement de Thieu est conscient de l’importance capitale du temps, et de l’argent, dans cette poursuite de la lutte pour le contrôle de la population et l’amélioration de ses conditions de vie. Mais, pour beaucoup, c’est une gageure de vouloir développer l’économie en gardant plus d’un million de soldats sous les armes. C’est une gageure également de le faire avec l’administration en place, qui engloutit, dissout ou paralyse les meilleures volontés. « Les ministres sont honnêtes et généralement compétents, affirme un fonctionnaire international qui travaille avec le gouvernement. Mais ils ne peuvent pas tout faire eux-mêmes, et, passé le seuil de leurs portes, c’est trop souvent la pagaille et la dilapidation des crédits. Si le gouvernement n’est pas capable d’y mettre un terme, l’énorme avantage de richesses et de population qu’il a conservé sur les communistes risque de se retourner contre lui. »
 
Un an après l’accord de Paris, la situation est loin de confirmer les certitudes affichées en janvier 1973 par un responsable américain de la pacification : « Saigon gardera la grande majorité de la population de son côté... Les gens en ont assez de la guerre ; avec la paix, ils resteront du côté de celui qui leur donnera les meilleures conditions de vie, des maisons, des écoles, des routes, des emplois, et tout cela... c’est un défi que le Vietcong est trop pauvre pour relever, croyez-moi. » On croirait surtout entendre l’Américain bien tranquille de Graham Greene, vingt ans après. C’était facile à dire l’année dernière, avant que les Etats-Unis ne plient bagages et que le Congrès ne limite l’aide économique au Vietnam du Sud.

Aujourd’hui, alors que pour les Sud-Vietnamiens se multiplient les privations et que les états-majors des belligérants annoncent comme imminente la prochaine « grande guerre », c’est un défi difficile à mettre en pratique, surtout avec un million d’hommes en armes. Il risquerait même, si la crise économique et la dégradation des conditions de vie se prolongent, sur la toile de fond d’une guerre larvée, d’avoir un effet boomerang.
 

Roland-Pierre Paringaux
Correspondant de l’A.F.P. à Saigon



Source : http://www.monde-diplomatique.fr/1974/01/PARINGAUX/32013
Janvier 1974

 
 

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